An VIII de la révolution: La confiance, un capital stratégique largement entamé en Tunisie

Dégradation du pouvoir d’achat et des principaux indicateurs économiques, dépréciation de la monnaie nationale, corruption quasi-généralisée, montée de la violence, autant d’écueils qui marquent la vie des Tunisiens, huit ans après la révolution. Aussi importants soient–ils, ils ne sont pas suffisants pour expliquer la crise dans laquelle s’enfonce le pays. Ils traduisent plutôt une crise de confiance qui concerne tous les aspects socio-économiques.

Cette confiance, considérée, ailleurs, dans le monde, comme facteur déterminant, dans les progrès et la réussite des nations, fait défaut, actuellement, aux Tunisiens. Cependant, le baromètre de cette confiance, sous ses différents aspects, n’est pas pris en compte par les décideurs dans le pays .

Deux universitaires tunisiens, Noureddine Kridis psychologue et ancien doyen de la faculté des sciences humaines et sociales de Tunis (9 avril) et l’économiste Moez Laabidi livrent à l’Agence TAP leurs réflexions sur cette question.
Notion stratégique.

La confiance, est  » une notion stratégique dans le fonctonnement humain  » d’après le psychologue Noureddine Kridis. Sur le plan individuel, elle a beaucoup affaire avec l’intelligence émotionnelle et avec un sentiment interne de sécurité.  » Elle est le résultat de nos expériences souvent très précoces, de notre éductation et de la culture dans laquelle nous grandissons « , dit-il.

Evoquant la situation qui prévaut en Tunisie, depuis la révolution, l’universitaire, auteur de plusieurs livres dont « communication et entreprise » et « Vitamines des sens », affirme qu’en l’absence d’une enquête sérieuse sur le moral des Tunisiens, plusieurs indicateurs vont dans le sens d’une perte relative ou parfois totale de sentiment de confiance, citant, à titre d’exemple, le taux de participation ou intention de participation aux élections, la participation aux débats publics et les attaques récurrentes des symboles de l’autorité politique, judiciaire, médicale et pédagogique. Cette perte de confiance est due, selon Kridis,  » au manque de congruence  » (cohérence) chez les décideurs qui  » prêchent ce qu’elles n’adoptent pas comme valeur « pour leur propre compte.

Il évoque également, un deuxième coup porté à la confiance des Tunisiens, à travers le manque de consistance. A cet égard, les Tunisiens ont découvert que  » ceux qui leur ont inspiré confiance au départ, manquent de consistance, n’ont pas de vision, ni su maintenir le cap « . Le parfait exemple illustrant ce manque de consistance est  » le tourisme parlementaire  » qui consiste à changer d’un groupe parlementaire à un autre en toute liberté.

Intervenant en dernier lieu, l’absence de communication, accompagnée du manque de congruence et de consistance, donne un coup fatal à ce qui reste de la confiance. A cet égard, l’universitaire rappelle que des personnes qui se présentent aux Tunisiens en tant que candidats pour des postes de décisions sans avoir eu le temps de les écouter et en donnant l’impression qu’elles ont tout compris et détiennent la vérité, contribuent à éloigner  » presque tout le monde  » et particulièrement les jeunes de la politique car  » ils se sentent non concernés par ce qui se passe « .

Problèmes chroniques, mensonges, absence de congruence et de consistance, communication déficiante, telles sont les raisons de la dégradation du capital confiance en Tunisie, résume encore l’universitaire. Faire remonter le niveau de confiance demande, selon lui, un long travail sur ces variables stratégiques.

Peut-on parler de réformes en l’absence de confiance ?!

Universitaire et ancien membre du conseil d’administration de la Banque centrale de Tunisie (BCT), Moez Laabidi estime de son côté, que la confiance est au centre même du processus de réformes dont le pays a besoin, la confiance étant « un état et une anticipation d’éclaircissement des horizons », sa corrélation avec la croissance n’est plus à démontrer.

Pour Laabidi, les réformes en Tunisie, demeurent bloquées en raison d’un discours populiste alimenté par la mauvaise répartition des richesses d’une part et l’absence de confiance en le gouvernement pour l’engagement de ces réformes d’autre part. Le lobbying des syndicats, des hommes d’affaires et des corporations ne font qu’augmenter le blocage. A cet égard, si l’UGTT accepte de s’engager sérieusement, dans un processus de réformes, le corporatisme sera affaibli et affichera un profil bas, affirme l’universitaire, notant que la mauvaise gestion des dossiers de la transition a augmenté les autres sources de blocage et sapé davantage la confiance.

A titre d’exemple, les Tunisiens ont du mal à accepter des réformes douloureuses (tel que le régime de retraite,) alors que les gouvernants continuent à bénéficier de régimes spéciaux et d’une pension à vie. Les sacrifices doivent être partagés, autrement ils ne seront jamais acceptés.

La relation entre confiance et croissance est dialectique dans la mesure où la confiance rend les réformes acceptables et impacte positivement la croissance, et lorsqu’on a la croissance, il y a toujours un vent d’optimisme qui souffle et renforce la confiance, précise-t-il.

Appréciation partielle et partiale 

Quant à l’appréciation de cette confiance,  » on la retrouve davantage, chez des instituts de sondage et d’études qui font plus de l’information politique (taux de popularité de certaines personnalités) d’une manière qui se répercute sur la crédibilité des indicateurs diffusés et les banalisent  » déplore-t-il, notant que ces appréciations mettent en avant les clivages idéologiques sans s’attarder sur le déficit de confiance qui est derrière.

Auteur d’un article, paru en 2013, intitulé  » l’économie tunisienne, une économie piégée par  » choc de méfiance « , Laabidi souligne l’importance d’avoir des institutions indépendantes, capables de donner des appréciations sur la confiance des Tunisiens en leurs différentes institutions (gouvernement, ARP, justice, instances) périodiquement.
 » En tant qu’universitaire, je serais intéressé par la publication mensuellement, par un organisme indépendant d’un indicateur sur la confiance en une des institutions de la République, de manière à obtenir 12 indicateurs par an.

Ensuite, il faudra regarder l’évolution de ces indicateurs sur 10 ans ( soit 120 indicateurs) et les confronter à l’évolution des autres indicateurs économiques durant la même période) afin d’obtenir des données valables sur la corrélation entre confiance et croissance économique dans le pays.

Répondant à une question sur le besoin d’un choc de confiance en la Tunisie, l’économiste note que ce choc ne peut pas venir de ceux qui exercent le pouvoir depuis la révolution et en l’absence d’un discours convaincant. Il ne peut se produire qu’avec l’arrivée de nouveaux visages capables de donner un nouveau souffle au pays et de faire accepter les réformes douloureuses qui doivent être menées simultanément et en packages.

La faible crédibilité des indicateurs publiés sur la confiance et le peu d’intérêt qui leur a été accordé par les décideurs témoignent de l’absence de culture démocratique, alors qu’ailleurs, particulièrement dans les pays développés, la confiance est au cœur de l’action individuelle, de groupes, des sociétés et des nations. Sa correlation avec le développement a été particulièrement, démontré dans les travaux de Kenneth Arrow, prix nobel de l’économie en 1972.

Une citation a été particulièrement retenue de cet économiste, professeur également de cinq prix Nobel dans cette discipline, dont Joseph Stiglitz (prix 2001):  » Virtuellement tout échange commercial contient une part de confiance comme toute transaction qui s’inscrit dans la durée. On peut vraisemblablement soutenir qu’une grande part du retard de développement économique d’une société est due à l’absence de confiance réciproque entre ses citoyens « .

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